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Matera – Un voyage dans la nuit des temps

Matera – Un voyage dans la nuit des temps

Dans la région italienne oubliée des touristes qu’est le Basilicate, Matera est pourtant un endroit réputé, à nul autre pareil, une chimère hors du temps, dans laquelle de nombreux voyageurs rêvent de se rendre un jour. L’histoire de cet îlot rocheux au cœur des plaines arides et vallonnées du Mezzogiorno  italien ne se mesure  pas en siècles. Elle se compte en millénaires.

A Matera, le temps s’est arrêté. Et si l’on se promène dans les ruelles sans âge, à l’aube, dans la solitude rocheuse de cette cité de pierre, rien ne peut empêcher notre esprit de vagabonder en explorant cette formidable machine à remonter le temps, entre le moyen-âge, les débuts du christianisme, l’antiquité grecque, romaine ou byzantine et encore plus tôt dans le temps, jusqu’au lointain paléolithique si difficile à imaginer.

Matera n’a rien d’une ville Italienne. On pourrait se croire en train d’arpenter les rues d’un village du Proche-Orient, tout droit sorti de la Bible ou des Evangiles. Bethléem, Jérusalem, apparaissent à chaque coin de venelle.

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Le cinéma ne s’y est pas trompé et nombre de réalisateurs sont venus poser ici leurs caméras pour recréer à l’écran des extérieurs mettant en scène la vie du Christ : Pasolini, en 1964 avec son « Evangile selon Saint Matthieu », Mel Gibson en 2003 pour sa controversée « Passion du Christ », ou la Time Warner en 2006 pour sa « Nativité » retraçant l’histoire de Marie et de Joseph.

Un monde pétrifié de grottes autrefois habitées et de maisons en pierre et en argile, d’églises rupestres et de citernes creusées à même la roche. Rien n’a semble-t-il changé. Citernes et habitations troglodytiques sont toujours présentes, intactes, impressionnantes, ouvertes aux quatre vents. Grottes artificielles, immenses et millénaires, silencieuses, plongées dans la pénombre. Le visiteur s’aventure sur la pointe des pieds, seul, impressionné, dans ces vastes cavernes aujourd’hui silencieuses, désormais désertées par leurs habitants  mais dans lesquelles vécurent, naquirent, moururent des générations par centaines  depuis la nuit des temps.

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Désertées comme tellement de ruines, tellement de lieux antiques, cela n’aurait rien de surprenant. Et nous n’en sommes pas surpris lorsque nous visitons le Palatin ou le Forum romain, les sites étrusques du Latium, Herculanum en Campanie, ou Pompéi aux rues sans fin, la Vallée des Temples d’Agrigente, le marché de Trajan, ou les thermes romains qui débordaient autrefois de vie et d’activité.

Mais il y a à Matera quelque chose de différent, quelque chose de très particulier : cette cité millénaire resta habitée durant quelque 10 000 ans sans interruption et…  jusqu’au tout récent 20e siècle !

Jusqu’au milieu du siècle dernier en effet, les rues enchevêtrées de cette antique partie de Matera connue sous le nom des « Sassi » vibrèrent du bruit des commerçants et des artisans, des cris des bandes d’enfants répandus dans les rues.

Jusqu’en 1952 entre quinze mille et seize mille habitants peuplaient encore les sassi de Matera.

Une population en grande partie misérable et résignée. Six enfants en moyenne par famille, peu de travail pour les hommes, une pièce unique pour vivre, dans laquelle s’entassaient parents et enfants en compagnie des animaux domestiques, porcs, chèvres, poules…

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Et par-dessus tout ça régnait en maître l’impitoyable malaria qui, lorsqu’elle laissait en vie adultes et enfants, les transformait en êtres maigres, faméliques, au teint jaunâtre et au sourire définitivement éteint.

Dans un passage de son livre « Le Christ s’est Arrêté à Eboli » , dont la lecture est indispensable à qui veut comprendre le Sud de cette Italie du début du 20e siècle encore plongée dans la féodalité, et ce que l’on a appelé la « Question Méridionale« , Carlo Levi, médecin et peintre turinois exilé en 1936 dans le Basilicate (autrefois appelé Lucanie) pour s’être opposé au régime mussolinien, fait de Matera une saisissante description. Il y compare les Sassi à l’Enfer de Dante tel que se l’imaginent les écoliers, et révèle du même coup au monde entier (l’ouvrage a été traduit en 37 langues) cette chaotique et anachronique cité.

Le livre est publié en 1945. Il crée un choc dans l’Italie des années d’après-guerre sur la voie du développement industriel, du design, de la mode, de la « dolce vita » . Les yeux se tournent alors vers Matera l’oubliée. Les Italiens eux-mêmes, surtout au nord de la péninsule, en ignoraient pour certains jusqu’à l’existence. Le monde intellectuel se mobilise tandis que les journaux étrangers publient non sans mauvaise foi des reportages choc faisant insidieusement passer la vie troglodytique et misérable de Matera pour celle d’une Italie attardée, sous-développée, aux conditions sanitaires désastreuses, dans un monde qui n’aurait pas évolué depuis les temps de la Bible.

C’est ainsi qu’une loi de 1952 vint mettre fin à ces millénaires d’occupation continue de Matera. Les quinze mille habitants de la « Cité des Sassi » furent relogés de gré ou de force dans des immeubles récemment construits dans la partie moderne de la ville, bien au-dessus des séculaires ravins.

Privé de ses habitants la ville, non entretenue, commença à se dégrader et fut en 1980 victime d’un tremblement de terre.

En 1986, des crédits furent votés pour la mise en œuvre de travaux de rénovation.

Et en 1993, les Sassi de Matera furent ajoutés par l’UNESCO à la liste des merveilles du monde à protéger : le Patrimoine de l’Humanité. Elle devint ainsi le premier site de l’Italie méridionale à recevoir une telle distinction. Ce qui fut quelques décennies plus tôt la « honte de l’Italie » se transformait en un paysage culturel digne d’être sauvegardé.

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Aujourd’hui, Matera a repris vie. Grâce au tourisme de plus en plus important qui amène dans cette terre désolée de l’ancienne Lucanie des touristes venus du monde entier. Les habitations misérables dans lesquelles s’entassèrent des familles entières jusque dans les années 50 sont aujourd’hui des hôtels magnifiquement rénovés, de luxueuses chambres d’hôtes, des galeries d’art ou des restaurants chics.

Mais l’âme de cette cité austère et hors du temps n’a pas totalement disparu. Pour tenter de la découvrir il vous faudra vous promener dès avant le lever du soleil dans le labyrinthe de ses ruelles et de ses escaliers, ou le long de ses allées étroites dominant le ravin, pour pénétrer dans les églises rupestres, les grottes abandonnées  et les citernes sombres et fraîches creusées dans le roc par le nombre difficilement imaginable des générations qui se succédèrent en ces lieux fantasmagoriques.

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  • Visiter Matera
  • Matera décrite par Carlo Levi
  • Matera, Ville Européenne de la Culture 2019
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