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Le Carnaval de Rome
Carnaval sur la Piazza Colonna en 1645, par le peintre flamand Jan Miel.

Le Carnaval de Rome

Aujourd’hui à ranger définitivement au rayon des souvenirs, le Carnaval de Rome fut en son temps le plus réputé de la péninsule italienne.

Héritier des religieuses fêtes Saturnales de l’Antiquité romaine, il refait une apparition, circonscrit au mont Testaccio, aux alentours du 10e siècle. Mais le carnaval de Rome en tant que tel prend réellement naissance au milieu du 15e siècle, sous l’impulsion du pape Paul II.

« Il Carnevale » se déroule durant la semaine précédant le Carême. Grande fête populaire, il prend d’assaut la Via Lata, actuelle Via del Corso, de la Piazza del Popo à la piazza Venezia. L’avenue principale du « Trident« , découpant en larges triangles le centre historique de Rome, tient d’ailleurs son nom de la grande course de chevaux, le « Corso« , qui clôturait le carnaval.

Départ du Corso sur la Piazza del Popolo. Huile sur toile de Thomas Jones Barker en 1859.

Départ du Corso sur la Piazza del Popolo. Huile sur toile de Thomas Jones Barker en 1859.

La Via Lata se transforme dès lors en théâtre à ciel ouvert, bordé de scènes et parcourue de masques et de musiciens. Le peuple des citoyens de Rome envahit la rue, fait procession aux jongleurs et aux comédiens. Les bousculades sont nombreuses. Des rixes surviennent parfois. Le vin coule à flots. Les moins téméraires observent à partir des balcons des palais riverains.

Un véritable carnaval du peuple et non une fête donnée au peuple, comme le fait remarquer Goethe dans son Voyage en Italie. Une fête excessive et débridée, ou se mêlent avec spontanéité spectacle, théâtre et musique. Une fête bruyante et sans entraves, entremêlant, une fois l’an, toutes les couches sociales au coeur d’une Europe pourtant socialement figée. Un carnaval excentrique et joyeux, qui ne manqua jamais d’impressionner les étrangers de passage.

Les costume du Carnaval, une aquarelle d'A.J.B Thomas en 1817.

Les costume du Carnaval, une aquarelle d’A.J.B Thomas en 1817.

Alexandre Dumas père en fut le témoin. Il en donne une description dans l’inoubliable Comte de Monte-Cristo.

« Au bout de dix minutes, cinquante mille lumières scintillèrent descendant du palais de Venise à la place du Peuple, et remontant de la place du Peuple au palais de Venise. On eût dit la fête des feux follets. On ne peut se faire une idée de cet aspect si on ne l’a pas vu. Supposez toutes les étoiles se détachant du ciel et venant se mêler sur la terre à une danse insensée. Le tout accompagné de cris comme jamais oreille humaine n’en a entendu sur le reste de la surface du globe.
C’est en ce moment surtout qu’il n’y a plus de distinction sociale. Le facchino s’attache au prince, le prince au Transtévère, le Transtévère au bourgeois, chacun soufflant, éteignant, rallumant. Cette course folle et flamboyante dura deux heures à peu près ; la rue du Cours était éclairée comme en plein jour, on distinguait les traits des spectateurs jusqu’au troisième et quatrième étage. »

Scène de Carnaval sur la Piazza Colonna. Aquarelle de Bartolomeo Pinelli en 1822.

Scène de Carnaval sur la Piazza Colonna. Aquarelle de Bartolomeo Pinelli en 1822.

Ou encore :
« Plus la journée s’avançait, plus le tumulte devenait grand : il n’y avait pas sur tous ces pavés, dans toutes ces voitures, à toutes ces fenêtres, une bouche qui restât muette, un bras qui demeurât oisif ; c’était véritablement un orage humain composé d’un tonnerre de cris et d’une grêle de dragées, de bouquets, d’oeufs, d’oranges, de fleurs. »

Le poète allemand Johann Wolfgang von Goethe, grand passionné du Bel Paese, en donne une longue et très précise description dans son « Voyage en Italie« .

« Une douzaine de polichinelles se réunissent, élisent un roi, le couronnent, lui mettent un sceptre à la main, l’accompagnent au son de la musique, et le mènent à grands cris au haut du Corso sur un petit char décoré. Tous les polichinelles accourent en sautant, à mesure que le cortège s’avance, ils augmentent l’escorte et se font place en poussant des cris et agitant leurs chapeaux. C’est alors qu’on peut remarquer comme chacun cherche à varier ce masque général. L’un porte une perruque, l’autre une coiffe de femme sur son noir visage ; un troisième s’affuble, en guise de bonnet, d’une cage, dans laquelle une couple d’oiseaux, habillés l’un en abbé, l’autre en belle dame, sautillent sur les bâtons. »

Le Carnaval dans une rue de Rome, en 1828, par Johan August Krafft

Le Carnaval dans une rue de Rome, en 1828, par Johan August Krafft

Ou encore :
« Vers deux heures après midi, au signal donné par le son de la cloche, recommence, chaque jour, le cercle des plaisirs de la veille. Les promeneurs arrivent, la garde monte, les balcons, les fenêtres, les échafaudages, sont garnis de tentures, les masques sont toujours plus nombreux et se livrent à leurs folies, les voitures montent, descendent, et la rue est plus ou moins remplie, selon que le temps ou d’autres circonstances sont plus ou moins favorables. Vers la fin du carnaval, augmentent naturellement les spectateurs, les masques, les voitures, les toilettes et le vacarme. Mais rien n’est comparable à la presse, aux extravagances du dernier jour et du dernier soir. »

Le Carnaval de Rome, huile sur toile de Johannes Lingelbach

Le Carnaval de Rome, huile sur toile de Johannes Lingelbach

A partir du 18e siècle naît la tradition des « moccoletti« , qui marque le passage entre le Carnaval et le Carême. Chacun se munit d’un « Moccolo« , une chandelle protégée par une corolle de carton. Le jeu était de conserver sa chandelle allumée, tout en essayant d’éteindre celle des autres.

Goethe la décrit ainsi :
« C’est un devoir pour chacun de porter à la main un petit cierge allumé, et l’imprécation favorite des Romains sia ammaszato! retentit de toutes parts. Sia ammazzato chi non parla muccolo ! « mort à celui qui ne porte pas une chandelle.’ » se crie-t-on les uns aux autres, en cherchant à souffler les lumières. L’action d’allumer et d’éteindre, et l’exclamation sia ammazzato ! répandent bientôt la vie et le mouvement et un plaisir mutuel dans cette foule immense. Qu’on ait devant soi des personnes connues ou inconnues, on cherche uniquement à souffler la lumière la plus proche ou à rallumer la sienne, en saisissant cette occasion pour éteindre celle qui allume la nôtre. Plus ce cri furieux sia ammazzato ! résonne de tous côtés, plus il perd de son affreuse signification, et plus on oublie qu’on est à Rome, où, pour une bagatelle, cette imprécation peut être accomplie en un moment sur tel ou tel. »

Les Moccoletti, aquarelle d'A.J.B. Thomas, en 1817.

Les Moccoletti, aquarelle d’A.J.B. Thomas, en 1817.

L’Eglise tenta de canaliser les débordements d’un carnaval qui avait tendance à s poursuivre parfois un peu plus qu’il n’aurait dû… et même parfois durant le Mercredi des Cendres.

Le Carnaval de Rome s’éteint peu à peu à partir du milieu du 19e siècle. Les traditions disparaissent, et même le Corso, course équestre finale, est suspendu à partir de 1882, mettant ainsi un terme à l’un des carnavals les plus colorés et joyeux d’Europe.

La dernière soirée du Carnaval, par Achille Pinelli, en 1833.

La dernière soirée du Carnaval, par Achille Pinelli, en 1833.

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